OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Photographes critiques en campagne http://owni.fr/2012/05/10/bilan-de-la-com-de-cette-presidentielle/ http://owni.fr/2012/05/10/bilan-de-la-com-de-cette-presidentielle/#comments Thu, 10 May 2012 09:06:17 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=107677

France, Paris. 8 mai 1988. Célébration de l'armistice sous l'Arc de Triomphe et jour du deuxième tour de l'élection présidentielle. François Mitterrand, Président de la République et Jacques Chirac, Premier Ministre. ©Jean-Claude Coutausse

Le photojournalisme politique de nos jours suppose de sérieuses capacités à démonter en temps réel les constructions des services de com’ des candidats. Jean-Claude Coutausse et Cyril Bitton font de la photo politique depuis plus de dix ans. Membres de Fedephoto ils ont créé à l’approche de la présidentielle, un collectif informel baptisé French Politics avec Olivier Coret, Marc Chaumeil, Laurent Hazgui et Caroline Poiron. Chacun d’entre eux a suivi durant plusieurs mois un (ou des) candidat(s) en campagne pour plusieurs quotidiens ou magazines. Ainsi, Jean-Claude Coutausse suit les présidentielles depuis 1988 et François Hollande depuis l’université d’été en exclusivité pour le quotidien Le Monde. Cyril Bitton suit le FN depuis dix ans et Marine Le Pen depuis son investiture à la tête du parti en janvier 2011. Entretien.

Qu’est-ce qui a changé dans votre manière de travailler depuis les précédentes présidentielles en 1988 pour Jean-Claude et 2002 pour Cyril ?

Jean-Claude Coutausse : C’est toujours le même principe. Nous sommes devant une scène avec des hommes politiques qui se mettent en scène. Ce qui a vraiment changé, c’est plutôt la manière dont ils se mettent en scène. Avant, ils étaient moins conscients de leur image. Particulièrement l’ancienne génération, les Chirac, Balladur, Barre, Mitterrand. Ils étaient un peu plus patauds. Le principe en photo politique c’est d’abord de se faire un point de vue. Ensuite d’aller le chercher avec des images et des situations.

France, Paris. Campagne présidentielle, Jacques Chirac en meeting. Le 4 mars 1988. ©Jean-Claude Coutausse

Nous devons toujours être omniprésents pour profiter des failles, de ces moments où les hommes politiques s’oublient un peu. De ce point de vue, nous avions plus d’occasions avec l’ancienne génération. La nouvelle, disons depuis 2007 avec la campagne de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, fait beaucoup plus attention à son image.

Les équipes de communicants sont omniprésentes aujourd’hui autour de la plupart des candidats, comment travaillez-vous ?

Jean-Claude Coutausse : Nous avons surtout vu les équipes de communicants arriver en 2002. Chez Jacques Chirac, c’était plus familial. C’est un cercle d’intimes qui le conseillait, dont son attachée de presse de toujours Lydie Gerbaud. Autour de Jospin en 2002, on a vu arriver des publicitaires. Et ça a été une catastrophe. Ils ont contribué à sa défaite. Ils étaient insupportables et se sont mis la presse à dos. De notre côté, nous avons toujours travaillé de la manière suivante : raconter ce que l’on voit et ce que l’on ressent. Eux voulaient vendre un produit. Et ça n’a pas marché. On ne sait jamais vraiment, si ce sont toujours les mêmes aujourd’hui, mais si ces personnes ont eu une réelle influence sur l’actuelle campagne de François Hollande, ils l’auront fait cette fois de manière plus subtile avec l’expérience acquise.

France, Toulouse. Campagne présidentielle 1995. Lionel Jospin en campagne. 16 mars 1995. © Jean-Claude Coutausse

Cyril Bitton : J’ai suivi plusieurs candidats pendant cette campagne, Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon, François Hollande pendant la primaire socialiste, mais surtout Marine Le Pen, depuis plus d’un an, moment de son investiture à la tête du parti. Pour le Front National, l’évolution se fait surtout avec le changement de personnalités, très différentes, à la tête du parti, entre 2002 et maintenant. Alors que la personne qui s’occupe de la communication est la même, Alain Vizier. C’est vraiment la vieille école. Ils s’en moquent de voir les photos avant publication, du moment que quelque chose sort, ils sont contents. On peut faire à peu près ce qu’on veut. On peut faire des demandes spécifiques.

Paris le 8 janvier 2012. Marine Le Pen lors de sa galette des rois annuelle. © Cyril Bitton/French-politics.com

En 2002 à l’époque de son père, le champ d’action était plus large, on a parfois l’impression qu’ils n’ont pas de communicants. L’accès au bureau de Jean-Marie Le Pen était assez simple et je pouvais même faire des photos sur scène. Aujourd’hui, c’est plus compliqué. En meeting on ne peut plus monter sur scène et dix ans après je sais que je ne pourrai pas faire des photos dans le bureau avant les résultats.

Jean-Claude Coutausse : J’ai beaucoup couvert le FN à partir de 1986 pour Libération. Le débat de l’époque dans les rédactions était est-ce qu’on couvre le FN ou pas ? Même sans clore le débat nous le faisions. Ils sont là, ils se présentent aux élections. Des incidents avec les journalistes au FN j’en connais très peu. On nous a toujours laissé faire. C’était plutôt eux qui éloignaient ce qu’ils ne voulaient pas qu’on montre. Qu’on dise du bien ou du mal, ils voulaient qu’on parle d’eux.

Cyril Bitton : Avec Bayrou c’était marrant, ils ne voulaient pas qu’on utilise le grand angle. Quelqu’un avait du lui expliquer un jour que le grand angle déformait.

Jean-Claude Coutausse : Bayrou s’approche et te dit “vous êtes au 28 mm ?” Il connaissait même les focales. Il s’approchait, tu déclenchais. Il est vraiment de l’ancienne école.  Au PS cette année, ils nous ont empêché de faire certaines photos, on ne pouvait pas prendre Hollande de dos par exemple. Ils faisaient ça de manière beaucoup plus subtile bien sûr, “tiens, place toi là, tu seras plus à l’aise devant”. Et depuis quelques semaines ça s’est libéré.

François Hollande, candidat du parti socialiste à la présidentielle 2012 participe à la cérémonie des voeux de la municipalité de Laguenne, Corrèze, France, vendredi 6 janvier 2012 - ©Jean-Claude Coutausse / french-politics.com

Comment se traduit cette “mise en scène”, cette mécanique bien huilée de la représentation politique ? Et comment arrivez-vous à montrer “autre chose” que ce que l’on vous présente.

Jean-Claude Coutausse : Montrer les rouages d’une campagne ou l’envers d’un décor, c’était très à la mode depuis dix ans à la télévision. Le public sait comment ça fonctionne. A Vincennes nous étions une poignée de photographes autorisés par les équipes de Hollande à monter sur scène, de Libération, Le Parisien, Le Monde et une ou deux grandes agences. C’est une compétition entre deux candidats, et on me donne donc l’occasion de le montrer face à la foule. Est-ce qu’on fait leur jeu à ce moment là ? Ce qui m’a intéressé malgré tout à Vincennes (Ndlr : au meeting de François Hollande avant le premier tour) c’était de montrer le candidat Hollande avec la foule.  La question était : Y aurait-il une grosse foule : celle qu’ils attendaient, ou pas ? Je montre ce que je vois. On peut toujours décadrer mais ça dépend des meetings. D’ailleurs, les candidats ont tous adopté ce même fond bleu et parfois on ne sait plus où on est : à Besançon ? à Lille ? Dans un gymnase, une mairie ?  Donc nous devons élargir le cadre pour avoir l’information de contexte.

Quelle liberté de circulation avez-vous dans les meetings ?

Jean-Claude Coutausse : Personnellement, je me dis il faut aller voir tous les candidats pour avoir un bon point de vue. Le Monde me demande de n’en suivre qu’un (Ndlr: François Hollande). Mais je m’échappe, malgré tout. C’est fatiguant de suivre le même candidat et ça créé des relations. Même si cela peut faciliter énormément les choses. A Lille, il y avait un pool avec trois photographes qui le suivent depuis le début : Sébastien Calvet (Libération), Denis Allard (REA), et moi-même. Les équipes de communication nous ont laissé passer devant. Alors est-ce qu’on nous manipule, est-ce qu’on nous facilite tout simplement la tâche ou est-ce pour nous remercier un peu du résultat de notre travail ?

France, Lyon. Campagne presidentielle premier tour. Meeting de Francois Mitterrand. 15 avril 1988

Vous n’avez jamais de réponse claire là-dessus ?

Jean-Claude Coutausse : Il n’y a peut-être pas de réponse. La situation est ambiguë, eux font de la politique et nous sommes journalistes. Mais il n’y a pas de relations incestueuses. Ce sont des gènes différents mais malgré tout, cela fait un an que nous sommes sur les routes ensemble et dans les mêmes hôtels. Ce qu’il y a de plus compliqué en photo politique c’est toujours de garder de la distance.

Ce qui est important c’est également le média pour lequel un photographe travaille, les demandes des quotidiens ou des agences diffèrent…

Cyril Bitton : L’intérêt de travailler pour un journal c’est la liberté et d’avoir des images qui sont publiées. Ils te laissent tranquille et ça t’apporte une légitimité. Entre 2001 et 2007, quand je suivais le FN en commande régulière pour VSD, c’était simple. Alors qu’au tout début de cette présidentielle, je n’avais pas de journal ou de magazine derrière moi, et même Alain Vizier (Ndlr : responsable communication du FN) que je connaissais depuis des années, me répondait que “c’était compliqué” pour certaines de mes demandes. Mais quand on commence à venir très régulièrement, ils s’habituent.

Jean-Claude Coutausse :

Un visage familier te rassure. Mais c’est sclérosant de suivre un même candidat. Tu accumules une grosse fatigue sur une campagne. Tu peux tomber en amour ou en haine excessive pour un candidat. Il faut respirer. C’est très instructif de voir comment ça se passe chez les autres candidats, chez Mélenchon, chez Sarkozy…

Lille, le 23 fevrier 2012. Nicolas Sarkozy en déplacement dans le Nord de la France avec une visite du Centre de Formation CFA le Virolois de Tourcoing et un grand Meeting au Grand Palais de Lille. © Cyril Bitton / french-politics.com

Cyril Bitton : Avec le temps certaines choses se mettent en place et avec l’expérience aussi. Meeting après meeting on trouve nos marques, on connait le tempo de la campagne du candidat. Mais c’est bon de quitter ses zones de confort : au milieu de cette campagne présidentielle, j’ai couvert un meeting de Sarkozy, le contrôle était si compliqué que j’étais obligé d’être super concentré  tout le temps. Je ne connaissais pas les rouages de sa campagne. Côté agences, certaines ont des demandes spécifiques. Les photographes doivent parfois demander aux politiques de poser.

Jean-Claude Coutausse : Le média est très important. Dans une agence photo, l’aspect commercial est assez fort. Les photographes ont besoin de vendre des photos, et au lieu d’être tournés vers la scène sur Hollande par exemple, les agences voudront des photos de Valérie Trierweiler. Elles se vendront de manière plus sûre. On peut leur demander de faire plus de concessions qu’à un photographe de journal.

Quelles concessions vous ne feriez pas ?

Jean-Claude Coutausse : Je ne travaillerai pas avec une agence photo sur les sujet politiques pour fournir la photo du candidat qui fait la gueule. Ces photos, tu les fais de toute façon et tu vas les publier, sauf que tu as la continuité de ton histoire sur plusieurs mois de travail et qu’elles s’insèrent dans une narration. La plupart des agences chercheront le quatre pages pour VSD ou Paris Match qui ramènera de l’argent. Ils vont plus jouer dans le people et on sort du journalisme. A cause de la pression commerciale.

France, Paris. Francois Hollande, candidat à la primaire de socialiste, en meeting au Bataclan. Jeudi 13 octobre 2011 ©Jean-Claude Coutausse / french-politics.com

Cyril Bitton : Cela dépend des agences. A french-politics, on raconte la vie d’un candidat sur plusieurs mois, celle qu’il choisit en tout cas de nous montrer, et on va essayer de faire des choses différentes dans ce cadre.

Là où c’est bien de suivre une campagne sur la longueur c’est le fait qu’il n’y ait pas que des photos fortes. Comme dans une fiction, avec des moments de creux tout aussi intéressants, comme une respiration, et avec des moments plus intimes.

C’est différent de travailler juste pour un quatre pages de magazine. Là, nous avons le début de la campagne, la fin avec plus d’ intensité, les déplacements…

France, Paris. Le 8 mai 1988. Le soir de la deuxième élection présidentielle de François Mitterrand, ses supporters manifestent leur joie place de la République. ©Jean-Claude Coutausse

Jean-Claude Coutausse : Ça devient une histoire intéressante sur le plan journalistique, et du point de vue historique au bout de quelques années. Mais dans le présent, ça ne rapporte pas d’argent.

La photographie politique est très particulière. Elle a énormément de valeur ce matin, le lendemain beaucoup moins, dans six mois aucune et dans dix ans elle a une valeur inestimable.

L’arrivée d’Internet, sa viralité et la multiplication des plateformes comme Twitter dans le paysage médiatique ont-elles joué un rôle dans la prise de conscience des politiques de leur image ?

Jean-Claude Coutausse : Je suis plutôt étonné du peu d’influence de la presse Internet sur la campagne. De mon point de vue, ce sont souvent des gens qui ont dépassé la cinquantaine qui s’intéressent le plus à la politique. Les meetings sont entrés dans les salons grâce à la télévision. Je pense qu’il faut attendre encore un peu, avec les nouvelles générations pour qu’Internet ait un poids vraiment significatif. Après, mon blog sur lemonde.fr (ndlr : Bains de foule) a été une bénédiction. Je met ce qui me plait. On attend aussi que de vrais services photos se développent sur la presse en ligne.

Cyril Bitton : J’ai plutôt l’impression qu’ils s’inquiéteront vraiment d’Internet à la prochaine présidentielle en 2017. Dans celle-ci, ce sont les télévisions en continu qui ont mené la danse. Elles sont toujours très proches. Pour ce qui concerne Marine Le Pen, des déplacements ont même été annulés ou déplacés pour avoir la présence des télévisions en continu. C’est très important, malgré un réseau comme Twitter. La différence sur le terrain, entre 2002 et aujourd’hui, c’est le nombre de caméras et de perches.

France, La Rochelle. Université d'été du Parti Socialiste. Mairie de La Rochelle, réunion des présidents de régions PS. Ségolene Royal parle à la presse. Jeudi 14 aout 2006. ©Jean-Claude Coutausse

Depuis le “casse toi pauv’ con” les télévisions laissent trainer leurs micros, ils se tiennent à 10 cm du candidat. Nous ne pouvons plus travailler tanquillement, nous n’arrivons pas à avoir un décor pour contextualiser, eux non plus. Ils interrogent les candidats sur n’importe quoi en espérant avoir une petit phrase clef. Et c’est difficile pour nous, photographes, avec cet agglutinement, d’avoir une bonne photo. Il faut rester longtemps sur place quand le cercle se relâche, récupérer de l’espace et prendre des photos.

Ton portfolio “Au nom du père” consacré à la campagne de Marine Le Pen, a provoqué des réactions de rejet et de gêne. Tu parlais aussi de délit de faciès…

Cyril Bitton : Ce que je trouve intéressant, c’est l’idée de prêter attention à la forme pour faire ressortir le fond. Pour ce qui est de Le Pen, je travaille le plus honnêtement possible, je n’invente aucune situation, je montre ce que je vois. Je suis Marine Le Pen depuis qu’elle a pris la tête du parti et le FN depuis dix ans.

Le Congrès du Front National à Tours qui voit Marine Le Pen devenir Présidente du FN. Janvier 2011 © Cyril Bitton/French-politics.com

Je montre simplement ce qu’elle fait : elle essaie de montrer que le parti est différent. Ou comment elle est : dans certains de ses déplacements, les moments où elle est à l’aise, et d’autres non, car elle ne se retrouve pas devant son public habituel. J’aurais passé moins de temps à faire une sélection si j’avais juste pris des photos ou elle apparaissait méchante.

Pire, en faisant ça, j’aurais eu le même raisonnement qu’eux, c’est à dire fonctionner au délit de faciès. Ce que je montre est la réalité pas une caricature.

Et c’est plus intéressant de susciter des réactions avec ce travail surtout si cela permet de poser la question des idées.  Si on ressent une gêne à leur vue, on a une chance, c’est d’aller voter contre ces idées.

Grande fête champêtre du Front National à Vaiges en Mayenne le 17 septembre 2011 pour marquer l'entrée en campagne de Marine Le Pen pour l'élection présidentielle de 2012 - Marine Le Pen signant des autographes aux enfants présents sous la pluie.© Cyril Bitton/frenchpolitics.com

Est-ce que ces réactions de gêne ne sont pas dues au fait que son père paraissait finalement très caricatural, quelque soit l’angle sous lequel on le prenait en photo ?

Cyril Bitton : Clairement, Marine Le Pen joue beaucoup de sa féminité par rapport à son père. Mais les journaux ont une responsabilité là-dedans. Entre 2001 et 2002, très souvent les magazines ne demandaient que des photos où Jean-Marie Le Pen faisait des grimaces et paraissait dur. Au début de cette campagne 2012, je voyais beaucoup de téléchargements de photos de Marine Le Pen sur notre site french-politics, où elle était “normale”.

Paris le 2 février 2012. Marine Le Pen presente son comité de soutien qui est dirigé par Gilbert Collard. © Cyril Bitton/French-politics

Elle est même passée dans le magazine ELLE . C’est du jamais vu. La responsabilité des journaux est là, entre demander des photos de son père où il est agressif et rester dans la caricature, et pour sa fille ne prendre que des images ou elle est souriante. C’est aussi un choix éditorial.

Jean-Claude Coutausse : C’est un débat intéressant. Depuis 1986 une bonne partie de la société se complait dans cette caricature, “ce sont des nazis, ils ont de gros souliers”. Comme cette dame qui avait dit : “des crapeaux sortent de sa bouche [Marine Le Pen]” après la projection du portfolio de Cyril . Hors la réalité n’est pas là. Nous avons toujours cette référence à la deuxième guerre mondiale et au nazisme alors que le FN est issu de notre propre société. C’est plus difficile à admettre. Il arrive un moment où les photographes et journalistes qui les approchent veulent raconter cette réalité, ce que montre bien Cyril. La caricature est confortable presque rassurante, mais totalement inefficace.

Cyril Bitton : Et ça ne nous remet pas en cause. On est encore sur le physique. Alors que ce sont les idées qu’il faut combattre.


Photographies par ©Jean-Claude Coutausse et © Cyril Bitton / French Politics. Tous droits réservés.

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Premier tour… de passe-passe http://owni.fr/2012/04/26/premier-tour%e2%80%a6-de-passe-passe/ http://owni.fr/2012/04/26/premier-tour%e2%80%a6-de-passe-passe/#comments Thu, 26 Apr 2012 09:41:49 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=108006

L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme, elle amoindrit les grands jusqu’à sa mesure. – Blaise Pascal

Soir de premier tour. Les résultats sont issus d’un enchevêtrement de facteurs complexes. Certains de ces facteurs relèvent d’une logique de relative rationalité : le bilan du Président sortant, le vécu de chacun, les engagements des divers candidats, les opinions de chacun, ses traditions familiales et pratiques sociales sur les lieux du travail, la capacité de chaque candidat de trouver les mots et les gestes auxquels on peut identifier ses aspirations… Pour une bonne part, l’avenir d’un scrutin se joue dans le présent, au jour le jour. Mais il se joue aussi dans une mécanique complexe qui combine la logique des institutions, la perception de ce qui peut être « utile », et l’image produite de ce que l’avenir du scrutin doit être.

Ainsi, la semaine qui a précédé le premier tour a-t-elle tenu compte des tendances qui se dessinaient pour les infléchir délibérément. Ainsi un quotidien a-t-il fait sa Une sur la possibilité d’un score sans précédent du Front national, alors que le candidat socialiste martelait qu’il était plus prudent de voter pour lui au premier tour, même si l’on avait une autre préférence. Un certain traumatisme de 2002 était ainsi réactivé. En même temps, Nicolas Sarkozy et une bonne partie des médias répétaient que son score serait beaucoup plus haut qu’annoncé.

Si de tels procédés ne peuvent en rien inverser les tendances fondamentales d’un scrutin, il est évident qu’il y avait là de quoi provoquer un transfert mécanique d’un grand nombre de voix du Front de gauche vers François Hollande. Ce qui s’est vérifié. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy banalisait les thèmes les plus xénophobes du Front national, dont l’électorat se sentait donc le droit de valider les droits d’auteur en votant pour Marine Le Pen. Ce qui s’est vérifié aussi.

A ce que nous évoquions dans une des premières chroniques à propos des sondages il faut ajouter une variante nouvelle : à quelques jours du vote, la plupart des instituts de sondages ont préparé l’opinion à des surprises, l’électorat pouvant faire mentir les prévisions. Ce qui signifie qu’après avoir battu les records du nombre de sondages dans une élection, après avoir fait jouer un rôle sans précédent à ce procédé qui consiste à produire du futur en prétendant le prévoir, on a pris date :

si nos sondages sont démentis, ce ne peut être à cause des sondages eux-mêmes, mais en raison d’un brusque revirement imprévisible des citoyens.

C’est bien le modèle de « bison futé » qui opère depuis un an dans cette présidentielle : s’il n’y a pas eu d’embouteillage, c’est parce qu’on avait prévu qu’il y en aurait un et que les automobilistes, grâce à nous, ont modifié leurs horaires. C’est donc grâce à notre prévision que la prévision est démentie. Mais le système « bison futé », lui, admet vouloir changer les opinions ; pas les prévoir. Les sondages, eux, ne se trompent jamais mais trompent toujours.

On fabrique donc du vote comme on fabrique du désir avec les campagnes publicitaires. Jacques Attali écrivait en 1981 qu’il ne s’agissait plus de démontrer mais de séduire. C’est devenu la reprise cynique du diagnostique de Blaise Pascal, pour qui,

l’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme, elle amoindrit les grands jusqu’à sa mesure.

Telle semble être devenue la façon de se déterminer des citoyens de notre temps : l’imagination fait tout ou presque. Mais il ne faut pas confondre l’imagination et le rêve. Il n’est pas de politique sans rêve, sans utopie motrice, sans dépassement de ce qui est. Il faut bien admettre qu’il n’est pas non plus de politique sans raison, toute l’histoire du XXème siècle en atteste l’importance, qui donne raison à Spinoza, à Rousseau, à Kant. Même si Hegel nous rappelle que rien de grand ne se fait sans passion, d’une passion nourrie d’imagination, justement. Pascal avait donc raison de dénoncer deux fautes : l’une, de ne compter que sur la raison, l’autre, d’exclure la raison.

Portrait du poète Friedrich Schiller par Anton Graff - Domaine public, via Wikimedia Commons

Entre ces deux travers, Schiller le poète avait donc raison de rappeler qu’il est deux façons de n’être pas pleinement humain :

laisser la raison l’emporter sur le sentiment, laisser le sentiment abolir la raison.

Le résultat du premier tour de cette présidentielle malheureusement ne satisfait aucune de ces exigences. Ce premier tour est passé. Deux semaines nous séparent du tour décisif. Mais que vaut cette décision ?

La Constitution de la Vème République oblige à choisir désormais entre deux candidats, et à effacer par cette voie toute la diversité qui a pu s’exprimer au premier tour. Désormais, une majorité est attendue pour conférer d’invraisemblables pouvoirs à un homme (jamais une femme en France, jamais une personne de couleur, jamais un ouvrier, un employé, un salarié). Il lui faudra recueillir 50% des exprimés plus une voix. Tant pis si ce n’est pas par adhésion mais par rejet de l’adversaire, et tant pis si l’élu est celui qui aura le moins d’abstentions.

En l’occurrence, comme on pouvait le prévoir, le Président sortant suscite un rejet si fort, de par sa politique et ses comportements personnels, qu’il n’a que peu de chances de l’emporter. Alors que lui reste-t-il ? Un panaché peut-être des procédés évoqués dans plusieurs des chroniques précédentes. Pourquoi pas un fait divers, un drame de plus, pour créer un climat d’insécurité dont la droite a coutume de se régaler ? Pourquoi pas une brusque chute du CAC 40 ou d’une baisse de « notation » dénoncée aussitôt comme le prélude à une politique plus sociale, avec le spectre du désastre grec en perspective ? Il va falloir faire peur, laisser entrevoir l’enfer à défaut de promettre le paradis. Mais laissons ces stratagèmes aux commentateurs de la vie politique.

Ce qui en revanche interpelle la réflexion philosophique, c’est cette élection en son principe même:

comment peut-on banaliser dans les consciences ce formidable transfert de liberté, qui conduit un peuple à décider de déléguer à une personne, quelles qu’en soient les qualités et les défauts, le droit de décider ensuite à sa place de l’essentiel de sa vie ? Sans le consulter, et même, comme on a pu le voir à propos du Traité de Lisbonne, en le consultant puis en décidant le contraire de la volonté pour une fois exprimée.

Au soir du second tour, il y aura un Président. Probablement nouveau. Probablement autre que celui qui mit sa présidence sous le signe de la xénophobie la plus honteuse. Mais, comme le soulignait Rousseau en son temps, il est bien sûr préférable qu’un chef vertueux l’emporte sur un chef immoral. Cependant, si le sort d’un peuple dépend de la vertu d’un chef, cela signifie qu’il n’y a pas de véritable constitution, et que tout dépend d’un chef. Cela n’a donc rien à voir avec la démocratie. Alors, chacun fera son devoir de citoyen et la France aura un Président, nouveau on l’espère. Mais la France aura encore besoin d’une véritable constitution.

A suivre donc…


Retrouvez toutes les chroniques philo de Jean-Paul Jouary.
Illustration par Tamari09 [cc-by-nc] via Flickr remixée par Ophelia Noor ; Portrait de Schiller par Anton Graff [Public domain], via Wikimedia Commons

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Les rêveries de l’électeur solitaire http://owni.fr/2012/04/20/les-reveries-de-l%e2%80%99electeur-solitaire/ http://owni.fr/2012/04/20/les-reveries-de-l%e2%80%99electeur-solitaire/#comments Fri, 20 Apr 2012 19:34:40 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=107183

Il importe donc qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État, et que chaque citoyen n’opine que d’après lui. – Rousseau

Ce dimanche, des millions d’individualités se rendront dans ce que l’on appelle des isoloirs, pour mettre dans l’urne un bulletin de vote. Cela peut paraître étrange : pour que la vie politique avance, il faut agir tous ensemble, avions-nous vu précédemment, et il faudrait donc s’isoler ensuite pour manifester sa volonté de citoyen au moment du suffrage ! En fait, l’idée n’est pas du tout absurde.

Pour être citoyen faut-il donc s’isoler ? Certes pas en un premier sens : comment former son jugement, comment tisser des solidarités et surtout, comment dialoguer si l’on s’isole des autres ? Chacun peut faire aisément l’expérience qu’en parlant, en marchant, en agissant avec les autres, sa propre pensée s’exprime, se forme, se transforme, rencontre des contradictions qui imposent de nouvelles réflexions et de nouvelles actions. Rien n’est plus impuissant qu’un citoyen isolé des autres citoyens. Nous avions pu citer la belle phrase de Maurice Merleau-Ponty :

Notre rapport au vrai passe par les autres. Ou bien nous allons au vrai avec eux, ou bien ce n’est pas au vrai que nous allons.

Si la vérité politique se construit à plusieurs, alors l’isoloir est-il une invitation à lui tourner le dos ?

Certainement pas, si l’on conserve en mémoire bien des idées que nous avons pu croiser dans cette vingtaine de chroniques depuis quelques mois. Chacun pense à l’intérieur de soi, et du coup chacun croit que sa pensée est « personnelle ». Il n’en est rien :

Dans le cas précis d’une campagne électorale comme celle que nous venons de vivre, qui donc peut se flatter de réfléchir sans tenir aucun compte des sondages ?

Sans calculer ce que son vote au premier tour peut induire au second tour compte tenu des institutions telles qu’elles sont ?

Sans craindre que tel candidat soit élu, que tel autre soit battu ?

Que telle ou telle mesure précipite sa vie dans un enfer comme celui que l’on inflige à la Grèce ?

Que tel candidat (e) qui a notre préférence ait ou n’ait pas une chance de figure au second tour ?

Que tel ou tel danger qui menace la vie quotidienne à nos yeux, des attentats à la perte d’emploi en passant par la scolarité des enfants ?

Qui peut se vanter d’être imperméable aux stratégies médiatiques ou s’émanciper de toute croyance vis-à-vis des discours construits autour des tornades financières ?

Soyons honnête : personne.

Qui peut se flatter aussi de n’être en rien porteur des passions que nous intériorisons tous, tout au long de nos vies, dans la logique sociale qui nous enveloppe et nous construit à notre insu : passion de la richesse, passion du pouvoir, passion des honneurs, de l’amour-propre, de l’image de soi ? Autrui est omniprésent à l’intérieur de moi, je vis sous son regard, son influence, et parfois sa domination. Comment alors savoir ce que je veux, ce que je désire, ce que je juge meilleur pour moi, pour toute la société, pour toute la planète ? Qui peut prétendre voir clair en soi ?

L’antique invitation de Socrate, « connais-toi toi-même », ne sera jamais périmée. Si j’ai besoin de dialoguer et agir avec les autres, cela serait vain s’il fallait me perdre en eux, dans cette dictature du « on » qui nous surplombe et qui exige sans cesse de moi que j’ai l’esprit en éveil, que j’aiguise mon esprit critique, que j’accepte de changer. Ce n’est pas sans raison que Descartes par exemple s’isolait dans son bureau pour exercer le doute critique et construire une nouvelle pensée, à l’aube des Lumières.

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Allan Ramsay, Nationall Gallery of Scotland - Domaine public via Wikimedia Commons

Jean-Jacques Rousseau avait repris à son compte l’exigence socratique, en soulignant la difficulté extrême qui s’opposait à nos efforts, pour séparer clairement ce qui vient de soi et ce qui, en soi, fait parler et agir la culture de la société environnante. Pour lui, le citoyen doit penser et se déterminer « dans le silence de ses passions ». Comme le sage platonicien, comme Diogène, comme Epicure et Epictète, comme Descartes et Spinoza.

Face à toute question éthique ou politique, une foule de coutumes, de préjugés, d’erreurs communes tendent à imposer en nous des réponses que nous n’avons pas réfléchies. Les mécanismes sociaux, les intérêts particuliers qui nous poussent à toujours préférer nos inclinations au souci de justice commune, les passions liées à la richesse, au pouvoir, à l’image de soi, tout peut s’imposer à nos jugements. Avec la meilleure bonne foi concevable.

Bien sûr, c’est aussi grâce à ces tendances communes contradictoires que les révolutions unissent des foules, que des progrès sont imposés (comme l’affirmait Kant), que toutes les grandes choses de l’histoire sont réalisées (comme le remarquait Hegel). Mais c’est aussi par cette voie que des foules ont pu se fourvoyer et tourner le dos au progrès de l’idée de liberté, à l’égalité, à la fraternité. Il y a donc un moment décisif : celui qui nous place seul face à nous même, une fois enrichi par les débats, les discours, les lectures. À l’abri des tumultes de l’histoire en train de se faire, et des mécanismes institutionnels qui imposent des logiques sans rapport avec la raison et la justice.

Pour y parvenir, Rousseau ressentait le besoin de partir dans ses Rêveries de promeneur solitaire, comme il a titré l’une de ses œuvres. Seul, marchant dans la nature, tout à ses pensées, cherchant son jugement sincère dans l’enchevêtrement de ses contradictions intimes.

Faute de forêt ou de montagne à l’écart des débats électoraux, au moins devons-nous y songer très fort dans l’isoloir : quel est mon vrai désir, par delà les calculs, de quelle humanité ai-je l’envie, à quel avenir ma voix doit-elle contribuer ? Et si le progrès humain passait par des foules de citoyens jaloux de leur individualité ?

NB : Relire, bien sûr, les œuvres de Rousseau, Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel ou Merleau-Ponty évoquée plus haut. Vient de paraître aussi, aux éditions de La découverte, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’Etat, d’Eric Fassin. Stimulant.


Texture par Essence of a dream/flickr (CC-by-nc) ; Portrait de Jean-Jacques Rousseau Allan Ramsay [Public domain], via Wikimedia Commons

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Objectif électeurs #2 http://owni.fr/2012/04/15/objectif-electeurs-2-elections-presidentielle-photojournalisme/ http://owni.fr/2012/04/15/objectif-electeurs-2-elections-presidentielle-photojournalisme/#comments Sun, 15 Apr 2012 12:37:47 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=106053 21 voix pour 2012, ce sont 21 photojournalistes partis à la rencontre de 21 électeurs aux quatre coins de la France. Une série de portraits qui vise à témoigner des préoccupations et des attentes de citoyens à quelques semaines des élections présidentielles.
Objectif électeurs

Objectif électeurs

OWNI est partenaire du projet 21 voix pour 2012, soit 21 portraits d'électeurs par des photojournalistes, autour ...

Prendre le pouls des électeurs, dans leur diversité politique, sociale, économique. Certains se prononcent pour un candidat, d’autres hésitent ou choisissent de voter blanc.

Les personnes ont été choisies en fonction des thématiques qui traversent les débats de la présidentielle, 21 en tout, – chômage, réforme de la retraite, immigration, agriculture, décroissance, éducation, etc. – Chaque photojournaliste a choisi un électeur en fonction de la thématique qui les intéressait ou en fonction des contraintes du projet (respect de la parité, diversité et thèmes et des catégories socio-professionnelles). Puis le réseau de leurs contacts a fait le reste.

Le deuxième volet de ces 21 P.O.M (Petites Œuvres Multimédia) part à la rencontre de Fabienne, enseignante à ESMOD et déçue du sarkozysme, par le photographe Benjamin Leterrier. Et de Delphine, jeune diplômée à la recherche d’un emploi, par la photographe Karin Crona. Nous vous donnons rendez-vous le 19 avril à La Cantine pour une soirée de projections et de débat autour de la représentation et la perception du politique dans les médias.

Karin Crona : le chômage

Delphine au Secours catholique. Elle y est bénévole sur son temps libre. ©Karin Crona/21voixpour2012

Karin Crona, a rencontré Delphine à un moment de ras le bol dans sa recherche d’emploi. Elle enchaînait les stages sans jamais trouver de CDD ou de CDI depuis plus d’un an. “Ce qui m’a frappé c’est sa volonté de ne pas rester inactive, de ne pas baisser les bras. Elle attendait une réponse pour un CDD quand je l’ai rencontrée mais elle était prête à reprendre un stage si cela ne marchait pas” raconte Karin.

Delphine donne du temps au Secours catholique, franchit de portes et enchaîne les entretiens. Karin ajoute,“au début de sa vie professionnelle, on a envie de s’investir et on ne s’attend pas à la commencer avec du chômage ou des stages à n’en plus finir. J’espérais pouvoir montrer ce cheminement, dans la recherche d’un emploi”.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Un si long chemin…

Delphine habite un immeuble élégant dans le 17eme arrondissement de Paris. Je l’ai vu deux fois chez elle. Pour accéder à sa chambre de bonne, il faut franchir beaucoup de portes, traverser la cour de l’immeuble jusqu’au fond, prendre les escaliers de service jusqu’au 7ème étage à pied et longer des couloirs. Ces escaliers sont étroits et vides. On se sent seul dans l’ascension, sans présence de voisins, avec sonnettes et paillassons. Pour moi, tout ce trajet était devenu symbolique du chemin qu’elle a du parcourir pour trouver du travail.

Delphine, jeune diplômée à la recherche d'un emploi par ©Karin Crona/21 voix pour 2012

Au départ, je voulais faire une séquence de stop motion où elle marche dans ce long couloir. Je lui ai demandé de se placer, et j’ai fait les photos. J’aimais bien cette lumière qui sortait derrière elle, au bout de ce long tunnel. Ce n’est qu’au moment du montage, que cette photo ma frappée, avec toute la symbolique qui s’en dégageait. Je trouvais qu’elle sortait du lot, qu’elle cristallisait son histoire et je l’ai gardée telle quelle.

Benjamin Leterrier : éducation et emploi

“Notre démarche sur le projet 21 voix pour 2012 était de respecter entre autres choses, la parité. À un moment donné, nous avions 5 femmes représentée pour 16 hommes. C’est cette contrainte qui m’a fait découvrir l’univers de la mode et m’intéresser de plus près aux enjeux de l’éducation et de l’emploi des jeunes,” raconte Benjamin Leterrier. Il rencontre Fabienne, professeur de stylisme à l’Ecole supérieure des arts et techniques de la mode (ESMOD).

Les élèves de l'école ESMOD au travail © Benjamin Leterrier/21 voix pour 2012

Déçue des promesses faites par le gouvernement Sarkozy, c’est son rapport avec ses élèves, son inquiétude et son sens de la responsabilité face à leur avenir qui a frappé Benjamin Leterrier. “On voit qu’elle est proche d’eux, qu’elle se sent responsable, et en opposition, elle ressent très fortement l’éloignement des hommes politiques des citoyens.”

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Transmission

C’était en fin d’après-midi. Les élèves ont tous un projet personnel de collection de vêtements à réaliser sur plusieurs mois. Ce jour là, ils passaient voir Fabienne avec leurs ébauches. ESMOD accueille beaucoup d’élèves des pays asiatiques et Fabienne donne aussi ses cours en anglais. Son parcours personnel est intéressant car elle a étudié dans cette même école, puis a travaillé dix ans en Chine dans une usine de textile avant de revenir travailler ici.

Fabienne et son élève © Benjamin Leterrier/21 voix pour 2012

Toutes les deux étaient très concentrées comme dans une bulle. Autour d’elles il y avait plusieurs élèves dans une grande salle. Je me suis placé comme une petite souris derrières elles. C’est ce moment de proximité, de transmission et d’attention que je voulais capter.


Photographies par Karin Crona © etBenjamin Leterrier © tous droits réservés

OWNI s’associe à au projet 21 voix pour 2012 avec La CantineSilicon Maniacs, Youphil, L’Atelier des médias, l’EMI-CFD et le Studio Hans Lucas. Nous vous donnons rendez-vous le 19 avril à La Cantine pour une soirée de projections et de débat autour de la représentation et la perception du politique dans les médias. Inscrivez-vous !

Les photojournalistes :

Karin Crona a 43 ans et vit en France depuis 12 ans. Graphiste de métier, dans l’édition et dans la presse, elle décide de faire de la photographie son métier principal depuis 5 ans. C’est le partage de ses clichés sur internet qui la pousse à se lancer. Elle traite des thèmes sociaux, liés à l’éducation, la précarité et l’exclusion.

Benjamin Leterrier a 38 ans. Biologiste et journaliste de formation, il découvre la photographie en 2001 lorsqu’il part s’installer à la Réunion. Il commencera à collaborer avec la revue du CNRS en avril 2012.

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Deleuze pour (re)prendre la parole http://owni.fr/2012/03/29/prises-de-parole-communication-politique/ http://owni.fr/2012/03/29/prises-de-parole-communication-politique/#comments Thu, 29 Mar 2012 15:43:26 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=104105

Si la démocratie repose sur le discours, le dialogue, la confrontation, prendre la parole peut avoir plusieurs sens, et même plusieurs sens contraires. Si prendre la parole peut être entendu comme la décision du citoyen de “dire son mot”, d’exprimer ce qu’il pense, d’inter-venir (venir entre ceux qui débattent et décident), prendre la parole peu aussi être entendu comme la confisquer, en déposséder l’autre.

Et c’est bien ce conflit que l’actuelle campagne présidentielle met en scène jusqu’à la caricature. Jamais peut-être n’aura-t-on si fort ressenti l’exigence de chacun de parler et d’agir à la première personne du singulier, mais jamais on n’aura tant déployé de moyens pour l’empêcher ou en dévoyer le libre cours.

Certes, il faut d’abord remarquer que la Constitution de la Vème République a été entièrement conçue à cette fin. Son principal auteur, Michel Debré disait même à son sujet que,

la brutalité d’un mode de scrutin est l’expression d’une vue démocratique qui est bonne.

De fait, de 1958 à nos jours, tous les Présidents sans exception n’ont cessé de durcir les aspects les plus antidémocratiques du système institutionnel. Si les citoyens votent selon leurs aspirations et leurs besoins, ils ne seront cependant pas représentés à la proportionnelle à l’Assemblée, le rapport de représentation selon les partis politiques allant jusqu’à 28 contre un en 1958 pour le même nombre de voix !

Si malgré cela le vote parvient à traduire ces aspirations, le gouvernement a le droit de ne jamais les inscrire à l’ordre du jour, ou bien de faire adopter une loi contraire sans vote. Et si tout cela ne suffit pas, le Conseil Constitutionnel ( “chapeau dérisoire d’une dérisoire démocratie” selon les mots de François Mitterrand… qui en fit usage à son tour), peut annuler une loi votée, sans recours possible. Si tous ces obstacles sont franchis, le Président peut dissoudre l’Assemblée. L’article 16 l’autorise même à supprimer les libertés publiques, comme il peut décider des Traités et de la guerre. Il peut faire adopter à l’échelle européenne des dispositions censées, sans vote des citoyens et sans débat public, s’imposer au pays et même aux futurs gouvernements.

Reste l’élection présidentielle elle-même, qui consiste pendant toute la campagne à faire en sorte que, puisque deux candidats seulement s’opposeront au second tour, les électeurs soient persuadés qu’il faut voter dès le premier tour, non pour celui qui défend le mieux leurs convictions, mais pour celui qui peut battre au second tour le candidat qui leur tourne le plus le dos. Il restait à réduire les législatives à un simple appendice des présidentielles : c’est ce que Lionel Jospin a fait en faisant coïncider systématiquement les deux élections. Soyons clairs : aucun autre pays développé au monde ne possède un système institutionnel aussi monarchisé.

Bien entendu, tout cet édifice repose sur le vote des citoyens une fois tous les cinq ans, et c’est alors le moment démocratique, où les citoyens peuvent enfin prendre la parole, ce qui nous ramène à notre propos de départ. Prendre la parole est bien décisif puisqu’il ne reste que cela. Mais cela aussi apparaît bien difficile.

Nous sommes en pleine ère de la “communication”. Mais si cela signifie “mise en commun”, les moyens de communication de masse ont permis d’en faire en réalité, pour l’essentiel, l’outil d’une séduction par les “petites phrases” et les images fabriquées, organisée du haut vers le bas de la société. Le public n’y intervient d’ailleurs que de façon très largement scénarisée.

Du coup, lors d’une campagne électorale, les candidats se mettent ou sont mis en scène comme des personnes singulières, objets d’identification subjective, et non comme porteuse d’idées, de raisonnements, de démarches, de perspectives. On finit par difficilement distinguer les artistes médiatisés qui participent à la vie politique, et les politiques qui participent aux spectacles médiatiques. Gilles Deleuze écrivait en 1991 :

La philosophie de la communication s’épuise dans la recherche d’une opinion universelle libérale comme consensus.

Il y a bien sûr les discours, les meetings. Mais pour la première fois ils sont filmés et mis en images par des entreprises payées par les candidats eux-mêmes. Les séquences sont alors vendues ou données aux divers médias, ce qui transforme insidieusement l’information en propagande.

Il y a enfin Internet, Twitter, Facebook, les forums sociaux qui permettent aujourd’hui une circulation infinie et sans entrave des paroles et des idées, à l’écart des puissantes machines médiatiques et des tenailles institutionnelles. On a vu ce que les révolutionnaires et les “indignés” ont pu déjà réaliser par ces nouveaux moyens. Mais déjà certains candidats ont formé des équipes chargées de faire déferler dans ces médias sociaux des milliers d’interventions qui déguisent en participation citoyenne de violentes entreprises de propagande.

Où l’on voit que tout est enjeu de pratiques sociales, et qu’il est difficile pour une parole prise de n’être pas aussitôt reprise.

Alors, sur ces ruines de la République et de la démocratie, que reste-t-il aux citoyens?

Deux choses, aussi anciennes que les idées mêmes de république et de démocratie : la lecture raisonnée et la parole vivante. La lecture : il y a des livres, des articles, des chroniques, des journaux papier ou numériques, qui alimentent et provoquent la réflexion de chacun. Mais, puisque l’écriture est muette, selon les mots que Platon attribue à Socrate dans le Phèdre, et que réfléchir seul est souvent difficile, il demeure la parole face à face, le dialogue, chez soi, dans la rue, sur les lieux de travail ou de manifestation. La parole vive, simple, contradictoire et amicale en même temps.

C’est très exactement ce que Platon, critique s’il en est de la démocratie athénienne, de sa démagogie et de ses perversions, a su théoriser paradoxalement pour le plus grand profit des démocrates d’aujourd’hui. Si pour lui la pensée est ” un dialogue intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même “, cette pensée ne peut se former et se développer vraiment que dans le dialogue avec d’autres pensées.

Tout le contraire de la façon que l’on a aujourd’hui de nous infliger du prêt à penser en avalanches médiatiques minutieusement élaborées pour séduire. Encore faut-il, ajoutait Platon, ne pas confondre le dialogue avec le combat oratoire pour vaincre, sans souci de l’échange, avec le seul plaisir de vaincre, comme le font les ” ignorants qui, lorsqu’ils disputent, ne se soucient nullement de la vérité, et dont l’unique but est de gagner à leur opinion ceux qui les écoutent “.

Et de définir le véritable dialogue :

Nous ne combattions pas l’un contre l’autre mais nous allions ensemble en vue de la vérité.

Le dialogue comme façon de penser ensemble pour avancer ensemble. N’est-ce pas ce dont tous les citoyens ont actuellement besoin pour échapper conjointement aux contraintes institutionnelles illégitimes et aux formes indigentes de débattre en politique ?

Ce critique de la démocratie antique, ne nous y trompons pas, a plus écrit pour les démocraties modernes que celles et ceux pour qui ce mot n’est plus qu’un slogan obligé.

N.B : Lire et relire Platon, le Phèdre, le Gorgias, le Philèbe, le Phédon et la République par exemple. Lire Qu’est-ce que la philosophie ? De Gilles Deleuze. Lire aussi un essai vivifiant de Régis Debray, Rêverie de gauche, qui vient de paraître. On me permettra d’indiquer enfin Rousseau, citoyen du futur, que je viens de faire paraître en livre de poche et en Cd audio (avec la voix de Daniel Mesguich), où je développe plus précisément les analyses qu’on me reproche parfois de trop réduire dans mes chroniques OWNI. Mais c’est la loi du genre.


Poster-citation par Marion Boucharlat pour Owni /-)

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Objectif électeurs http://owni.fr/2012/03/27/objectif-electeurs-21-voix-pour-2012-photojournalisme/ http://owni.fr/2012/03/27/objectif-electeurs-21-voix-pour-2012-photojournalisme/#comments Tue, 27 Mar 2012 15:11:35 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=102596 OWNI est partenaire du projet 21 voix pour 2012, soit 21 portraits d'électeurs par des photojournalistes, autour des thèmes de la campagne. Rendez-vous le 19 avril à La Cantine pour une soirée de projections, de débats et d'ateliers autour de la représentation et la perception du politique dans les médias.]]> 21 voix pour 2012, ce sont 21 photojournalistes partis à la rencontre de 21 électeurs aux quatre coins de la France. Une série de portraits qui vise à témoigner des préoccupations et des attentes de citoyens à quelques semaines des élections présidentielles. 
Objectif électeurs #2

Objectif électeurs #2

21 voix pour 2012, ce sont 21 portraits d'électeurs par des photojournalistes, autour des thèmes de la campagne. Rencontre ...

Prendre le pouls des électeurs, dans leur diversité politique, sociale, économique. Certains se prononcent pour un candidat, d’autres hésitent ou choisissent de voter blanc.

Les personnes ont été choisies en fonction des thématiques qui traversent les débats de la présidentielle, 21 en tout, – chômage, réforme de la retraite, immigration, agriculture, décroissance, éducation, etc. Chaque photojournaliste a choisi un électeur en fonction de la thématique qui les intéressait. Puis le réseau de leurs contacts a fait le reste.

Nous diffuserons ces prochaines semaines quelques-unes de ces 21 P.O.M (Petites Œuvres Multimédia) en demandant à chaque photojournaliste de nous parler d’une photo de leur choix. OWNI s’associe à ce projet avec La CantineSilicon Maniacs, Youphil, L’Atelier des médias, l’EMI-CFD et le Studio Hans Lucas.

Nous vous donnons rendez-vous le 19 avril à La Cantine pour une soirée de projections, de débats et d’ateliers autour de la représentation et la perception du politique dans les médias.

Milan Szypura : l’artisanat


Jara par ©Milan Szypura/21voixpour2012

Le premier épisode de la série 21 Voix pour 2012 nous emmène dans un petit village du Loir-et-Cher à Saint-Agile. Le photojournaliste Milan Szypura est parti à la rencontre de Jara, artisan du cuir et sellier.  La question qui l’intéressait était de savoir comment une petite entreprise pouvait fonctionner sans que la croissance soit une fin en soi. “Il ne s’agit pas ici de décroissance” nous raconte Milan Szypura. Ce qui m’interpelle, c’est d’arriver à travailler,  en étant en accord avec ce que l’on produit, en misant sur la qualité et le local, sans chercher à gagner énormément d’argent.”

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La Ferrari rouge

Cette photo me parait intéressante pour sa valeur de contraste. Nous nous retrouvons dans son atelier de cuir, avec beaucoup de bordel, et au moment où la photo apparait dans le diaporama sonore, Jara dit qu’il n’a pas beaucoup senti la crise à son niveau. Je trouvais ça beau de mettre cette photo en contraste avec ces paroles. Évidemment cette Ferrari n’est pas à lui et, même si cela peut prêter à confusion à la première lecture, j’avais confiance dans le déroulement de l’histoire.

Jara Buschhoff dans son atelier - ©Milan Szypura/21voixpour2012

Parmi les clients de Jara, beaucoup de gens possèdent des voitures de luxe. En dehors des selles de cheval et de la maroquinerie, ils refont tout l’intérieur cuir de ces bolides. Dans l’atelier, on trouve toujours une de ces énormes voitures, mais j’ai eu de la chance cette fois-là d’avoir une Ferrari rouge. La semaine d’avant c’était une Rolls Royce blanche, et encore avant une Bentley bleue. Je trouvais que ce décalage était intéressant et emblématique du contraste entre ces voitures de luxe et la simplicité de leur mode de vie et de production artisanale, dans ce petit village perdu du Loir et Cher.

Jara Buschhoff, travailleur de cuir en région centre, chez lui le 26 Novembre 2011, au lieu-dit « Les Noyers» près de Souday ©Milan Szypura/21voixpour2012

Toufik Oulmi : l’islam

L’idée pour Toufik Oulmi, était d’aller au-delà du cliché véhiculé par les médias, celle d’un islam radical prôné par des barbus en djellaba. Lui qui n’est pas musulman, ne reconnait pas les gens de son entourage dans ces portraits médiatiques. Il rencontre Abdou, 38 ans, responsable ressources humaines par l’intermédiaire d’amis communs. “Je voulais montrer à travers Abdou, l’image que je connais de ces Français musulmans pratiquants.”

Deuxième cour de la mosquée de Paris près de la salle des prières. ©Toufik Oulmi/21Voixpour2012

Toufik Oulmi avait déjà une idée précise de la scénarisation de son reportage : “Je savais que je ne voulais pas montrer Abdou de face dès le départ.” Parler de cette religion en France, telle qu’elle est pratiquée par la majorité. Et parmi ces musulmans, des cadres, comme Abdou. “Je montre ses mains, sa silhouette de dos, je voulais laisser le spectateur imaginer son visage jusqu’au bout pendant qu’il nous parle. Je recherchais une ambiance de polar et  le noir et blanc allait de pair avec cette narration.”

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Derrière la vitre

On venait juste d’arriver chez lui. C’était la troisième et dernière fois que je voyais Abdou. Il commençait à me parler des jeunes diplômés qui partaient au Qatar mais je ne l’enregistrais pas à ce moment là. Il se mettait à l’aise, me disait de faire de même. J’avais toujours mon appareil photo à la main.

Portrait d'Abdou par ©Toufik Oulmi/21Voixpour2012

En fait j’étais placé devant la fenêtre. Juste avant, Abdou m’avait montré la vue sur la mosquée. J’essayais de la voir pendant qu’il me parlait. Ce n’était pas évident, de nuit avec tous les reflets des lumières et la buée. Abdou se tenait derrière moi, en train de se déplacer, je pense vers la cuisine. C’est à ce moment là que j’ai vu son ombre-reflet sur la vitre. Et j’ai déclenché.

À cette période, j’avais déjà commencé à monter une partie de la P.O.M, et je me sentais déjà dans l’ambiance polar. Je suis très cinéphile. La grosse lumière derrière son visage, venait de sa lampe halogène cassée qui penchait sur le côté. Je trouve que cette image reflète bien cette ambiance polar que je recherchais,  le côté mystérieux, le fait aussi de s’interroger sur les questions d’identité. Mais sur le coup, tu déclenches, tu ne penses pas à tout ça.

Les mains d'Abdou, face à la mosquée de Paris ©Toufik Oulmi/21voix pour2012


Vous pouvez soutenir le projet 21 VOIX POUR 2012 en faisant un don sur la plateforme de crowfunding KISS KISS BANK BANK

Photographies par Milan Szypura © etToufik Oulmi © tous droits réservés

Les photojournalistes :

Milan Szypura, 35 ans, ancien danseur contemporain, a commencé à documenter son environnement artistique avec un appareil photo argentique. Il se lance en tant que photographe professionnel en 2007 et après un passage par les Gobelins, il se forme aujourd’hui au photojournalisme à l’EMI-CFD. Son objectif, la couverture des conflits armés.

Toufik Oulmi a 39 ans. Après avoir été informaticien pendant de longues années, il prend l’avion pour la Tunisie en mars 2011. Dans le camp de Choucha, à la frontière tuniso-libyenne, il capture ces moments d’élégance et de dignité des réfugiés, dans la détresse de l’attente interminable pour passer la frontière. Ce reportage lui vaudra d’être lauréat du prix Polka Magazine/SFR jeunes talents 2011.

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La disparition de la race occupe la présidentielle http://owni.fr/2012/03/22/presidentielle-on-debat-race/ http://owni.fr/2012/03/22/presidentielle-on-debat-race/#comments Thu, 22 Mar 2012 17:37:48 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=103082

Citation : “Rien n’est plus utile à l’homme qu’un homme vivant sous la conduite de la Raison” – Spinoza

Le presque centenaire philosophe et anthropologue Claude Lévi-Strauss avait proposé à l’Académie française de supprimer le mot race du dictionnaire de la langue française, mais de définir bien sûr le mot racisme qui commence justement par la croyance à l’existence de plusieurs races humaines. Et, de fait, si l’on pouvait encore être raciste il y a trente-cinq mille ans puisque se côtoyaient deux races distinctes, les homo sapiens sapiens et les homo sapiens néandertaliens, depuis cette période ancienne on sait qu’il n’y a qu’une race humaine, porteuse d’un patrimoine génétique unique et de différences physiques superficielles qui ne sont guère plus importantes d’une ethnie à l’autre qu’à l’intérieur de chaque ethnie.

C’est bien pourquoi Nicolas Sarkozy avait fait rire son entourage lors de sa visite de la grotte de Lascaux, en s’étonnant que des néandertaliens aient pu avoir tant de talent, alors que jamais cette race hominienne n’a été associée à la moindre œuvre d’art. Être autant inculte quant à ce que sont les humains ne peut bien sûr aider à élever sa pensée lorsqu’on s’adresse à eux.

C’est donc en toute cohérence que François Hollande propose de supprimer le mot race du préambule de l’actuelle Constitution française, après que déjà deux députés, l’un socialiste l’autre communiste, l’ont proposé déjà à l’Assemblée nationale, se heurtant au refus de l’UMP.

Ce serait en effet un acte politique et philosophique fort à l’adresse du monde entier, et une forme digne de rupture avec un passé pas si lointain où le racisme s’affichait de façons grossières. Sait-on par exemple que l’Exposition universelle parisienne de 1889 avait accordé une belle place à des ensembles de familles néandertaliennes sculptées, à l’initiative du Dr Hamy, entre deux exhibitions d’exemplaires vivants de peuples colonisés ?

Il s’agissait en effet de présenter, au pied de la Tour Eiffel puis au jardin zoologique d’acclimatation, des familles arabes, canaques, de Noirs d’Afrique, des exemplaires d’Inde ou de Ceylan et autres Aborigènes ou Lapons, comme autant de témoignages d’une humanité dépassée dont les Européens dérivent, “races” sauvages et barbares précédées elles-mêmes par les gorilles et orang-outang, présentés aussi à l’Exposition de 1889 !

Sait-on aussi qu’Ernest Renan, auteur d’une pieuse Vie de Jésus, en accueillant Ferdinand de Lesseps à l’Académie française, déclarait que ” l’humanité se compose de deux milliards de créatures ignorantes, bornées, avec lesquelles une élite est chargée de faire de la justice et de la gloire “, et appelait par ailleurs à combattre l’Islam ?

Leçon de philo à l’usage de Guéant

Leçon de philo à l’usage de Guéant

Claude Guéant estime que "toutes les civilisations ne se valent pas". Jean-Paul Jouary lui répond, avec philosophie. Pour ...

Bref, cette proposition de suppression du mot race de nos textes constitutionnels est une réponse pertinente à quelques discours récurrents qui se propagent autour de ce Président qui confond notre race avec celle des néandertaliens. Après les précédents de messieurs Hortefeux et Guéant, après tout ce que la famille Le Pen a pu déverser depuis quelques années, c’est en effet tout un climat qui tend à se banaliser autour de thèmes xénophobes qui n’étaient qu’honteusement murmurés auparavant par les courants les plus ouvertement racistes.

On parle de référendum contre les chômeurs et les immigrés, de durcissement aux frontières, de reconnaissance anthropométrique sur la carte vitale, de civilisations qui ne se valent pas toutes. Et de viande abattue selon les traditions musulmane et juive, et qu’on nous imposerait insidieusement à notre insu. L’autre conseiller élyséen Henri Guaino parle de refuser qu’une minorité impose cette nourriture à tout le monde, tandis que le Président va se faire applaudir par l’électorat nostalgique de l’Algérie coloniale. Cela fait beaucoup. Et cela menace l’ensemble des citoyens. Pour quelle raison ?

” Il n’est donné dans la nature aucune chose singulière qui soit plus utile à l’homme qu’un homme vivant sous la conduite de la Raison “, écrivait Spinoza dans L’Ethique, et il poursuivait :

Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est le plus utile à lui-même, alors les hommes sont le plus utiles les uns aux autres.

Autre façon de dire qu’une société se porte d’autant mieux que ses citoyens raisonnent en cherchant ce qui est bon pour tout humain. Dès que l’on cesse de chercher son propre bien pour reporter sur la haine de l’autre ses propres maux, passant ainsi de l’amour à la haine et de la raison aux plus instinctives passions, chacun devient nuisible aux autres et à lui-même. Finalement, on ne doit pas regretter que ce débat et ces propositions soient entrés dans le débat électoral : cela peut éclairer violemment la nature de certains choix d’avenir …


NB : Lire par exemple, sous la direction de P.Blanchard, N.Bancel, G.Boëtsch, E.Deroo et S.Lemaire, Zoos humains et exhibitions coloniales, Ed. La découverte, 2002. Ou encore : Culture coloniale, par P.Blanchard et Sandrine Lemaire, Ed.Autrement, 2003. Puis, pour renaître à l’éthique et à la politique, se plonger dans la difficile mais essentielle lecture de L’Ethique, de Spinoza. Quant à l’Eloge de la différence d’Albert Jacquard, il demeure malheureusement d’une étonnante actualité.


Poster-citation par Marion Boucharlat pour Owni /-) Illustration texture par Temari09 (CC/Flickr)

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Tous candidats à l’humanité http://owni.fr/2012/03/01/tous-candidats-a-l%e2%80%99humanite/ http://owni.fr/2012/03/01/tous-candidats-a-l%e2%80%99humanite/#comments Thu, 01 Mar 2012 12:24:32 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=100216 Citation : « Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité » - Spinoza

Dans le droit fil de la chronique précédente, tous les débats en cours sur l’école nous invitent aussi à nous interroger sur ce que « être humain » signifie, ce qui permet d’en faire un enjeu de grande portée politique au sens le plus noble du terme, en se gardant d’en rester à des revendications éclatées qu’il est toujours facile de dévoyer et noyer dans l’absence de réel espoir. Pourquoi nous, les humains, avons-nous besoin d’école, alors que n’importe quel animal porte dans ses gènes de quoi vivre et se reproduire ?

Jean-Jacques Rousseau remarquait qu’ « un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans ». Il est vrai qu’à la naissance l’être humain est le plus inapte à la survie élémentaire justement parce qu’il va devoir développer en lui tout ce que les générations antérieures ont créé de possibilités et de nécessités. Le petit d’homme va peu à peu les acquérir et ce, à l’extérieur du ventre maternel, dans un milieu culturel humanisant. Il ne cessera jamais de devenir humain.

L’humain est un devenir, jamais un être achevé. C’est bien pourquoi parler d’ « identité » à propos d’un humain c’est nier sa spécificité humaine. Il n’y a ni identité individuelle, ni identité sociologique, ni identité nationale. Car définir une telle identité, c’est déjà refuser toutes les potentialités de devenir autre, c’est fracturer l’humanité et alimenter les ignorances réciproques. Devenir autre que soi est le destin de tout humain, donc s’enrichir des différences c’est s’enrichir, et devenir différent de soi, à l’infini.

La seule façon d’identifier un humain, c’est reconnaître qu’il n’aura jamais d’identité. Ce n’est pas seulement une question d’humanisme et de citoyenneté, c’est une question de compréhension de soi et d’autrui. Pour un être humain, « être soi-même c’est toujours être autre que soi », selon la belle formule de Jean-Paul Sartre.

C’est bien pourquoi on arrose une plante, on dresse un animal, mais on éduque un humain. Il ne s’agit pas de former en lui une capacité à répéter, reproduire ce qu’on lui enseigne. Il s’agit certes de lui faire acquérir et intérioriser beaucoup de choses qui existent déjà, mais de le faire en développant en lui la capacité et le plaisir de chercher et inventer des choses nouvelles. Toute société moderne a besoin d’une telle créativité, laquelle ne peut se former toute seule. La vie familiale, les drames mêmes, contribuent depuis toujours à la formation d’une passion de créer. Mais à l’échelle d’une société, c’est bien le système éducatif qui peut y contribuer de façon décisive, et pour tous.

S’il ne s’agissait que de répéter, alors des logiciels, des ordinateurs et Internet y suffiraient. Certes, si les comportements animaux sont pour l’essentiel transmis génétiquement, les conduites humaines sont façonnées par l’intériorisation d’un patrimoine culturel. « Chaque génération éduque l’autre », écrivait Emmanuel Kant, mais il ajoutait aussitôt :

Il faut procéder socratiquement dans l’éducation.

Socratiquement, cela signifie qu’il ne suffit pas de montrer à l’autre quel chemin il doit prendre, mais il faut aussi former en lui la capacité à trouver le bon chemin, à tracer lui-même le bon chemin, à force de contradictions, d’étonnement, de prise de conscience de l’erreur, de désir d’en sortir. C’est en marchant, donc en tombant, que l’on apprend à marcher. Le patrimoine culturel n’est assimilé vraiment que par des pensées personnelles, des volontés de penser, des désirs et des plaisirs de connaître et de créer.

C’est là la découverte définitive des philosophes grecs de l’Antiquité comme Platon ou Aristote : il n’est de savoir qu’à partir d’un sens de la question. Or chacun de nous a dès l’enfance le sentiment d’avoir des réponses, et ressent avant tout un besoin qu’on donne des réponses. A l’adolescence, cela se manifeste tout particulièrement contre d’autres réponses (celles des parents par exemple). Il faut bien devenir soi-même.

C’est un moteur et un frein. Un frein car cela peut tuer la curiosité et tourner vers des activités non épanouissantes. Pour que cela devienne un moteur, il faut que d’une manière ou d’une autre le jeune entre en contradiction avec lui-même. Il se sentait plein, plein de réponses, et soudain ces évidences éclatent, elles se révèlent incohérentes, impossibles, leur volatilisation crée alors un vide, un vide dérangeant, un vide qui appelle à être rempli.

Alors il y a ce que les Grecs anciens appelaient l’étonnement, la contradiction avec ce que l’on pensait, ce qui crée le désir de remplir ce vide. Là où il y avait des réponses il y a désormais des questions, des désirs de nouvelles réponses, l’attente du plaisir de les découvrir. Voilà ce qu’un logiciel, un site internet, ne sauront jamais produire. Voilà ce qui rend l’enseignant nécessaire.

Avec, peut-être, pour référence, Pascal qui, dans la préface de son Traité du vide, écrivait que, “toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considéré comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement.”Ou encore à Kant qui écrivait dans ses Réflexions sur l’éducation que, “l’espèce humaine doit, peu à peu, par son propre effort, tirer d’elle-même toutes les qualités naturelles de l’humanité. Une génération éduque l’autre.”


Poster-citation par Marion Boucharlat pour Owni /-) ; Texture par Temari09 cc/Flickr

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Petits partis en ligne http://owni.fr/2012/02/24/petits-partis-en-ligne/ http://owni.fr/2012/02/24/petits-partis-en-ligne/#comments Fri, 24 Feb 2012 17:41:29 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=99685

Nicolas Sarkozy fraîchement débarqué, c’est toute la course présidentielle qui s’est emballée. Une accélération synonyme d’un recentrage médiatique sur les bisbilles occupant le PS et l’UMP. IRL [NDLA : In real life, expression utilisée sur Internet pour qualifier la vie hors du réseau ] comme sur Internet. A l’ombre des deux pachydermes de la vie politique française pourtant, des partis plus modestes tentent de faire émerger d’autres réflexions. Et là aussi, numérique compris.

Pour les petits Poucet de la campagne, le réseau est avant tout une chance de se faire connaître, en marge des médias traditionnels. Loin d’être un enjeu de campagne, Internet représente d’abord un outil de communication. La thématique n’est pas intégrée aux programmes, ou reléguée à l’arrière-plan, à l’instar des favoris de la campagne. Question de priorités. Certains l’investissent néanmoins, conscients du boulevard politique qui s’ouvrent à eux. Sans toutefois envisager sérieusement l’émergence d’une formation politique numérique. OWNI est allé à la rencontre des moins de 3%.

“Internet avant tout comme un outil de communication”

Une campagne pas très net

Une campagne pas très net

Après Facebook, Twitter. Accusée ce week-end d'avoir censuré des comptes parodiant le président sortant, l'équipe de ...

“Les questions sur le numérique, [...] nous les abordons quand on nous demande notre avis sur le sujet.” Chez Lutte Ouvrière (LO), on ne s’en cache pas : Internet ne fait pas partie de ses priorités. Aucune occurrence, ni sur le site de Nathalie Arthaud, sa candidate, ni dans la brochure explicative de son programme. Le parti trotskiste préfère concentrer ses efforts sur des revendications jugées plus “vitales pour les classes populaires” : “l’emploi, le salaire, ou le contrôle sur l’économie”. Même ligne pour l’autre formation d’extrême-gauche en lice, le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), qui perçoit “Internet avant tout comme un outil de communication”. “On se demande d’abord comment l’utiliser pour porter nos idées” explique Antoine Larrache, qui s’occupe du volet Internet de Philippe Poutou, le candidat du NPA.

Dominique de Villepin (République solidaire) va plus loin : plus qu’un moyen de communiquer, Internet permet aux petits partis d’exister. “Mon site Internet, mon compte Twitter, ma page Facebook ou ma chaîne Dailymotion me permettent de parler directement aux Français, sans filtre, sans détours – possibilité que les grands médias n’offrent qu’aux deux candidats qu’ils ont décidé de présenter aux Français.” Et de conclure : “c’est une forme de confiscation du débat démocratique.” (lire l’interview dans son intégralité sur son site de campagne)

Lacunaire

Si Internet est avant tout porteur de messages, il n’en reste pas moins un enjeu politique, tempère Antoine Larrache (NPA). “Certes secondaire. Mais il garde une place importante”, assure-t-il.

Préservation de la liberté d’expression, alternative à la loi Hadopi, couverture du territoire en haut et très haut débit : ces trois thèmes reviennent sans cesse chez les outsiders de la présidentielle. Plus ou moins détaillé, plus ou moins étoffé par d’autres propositions sur le numérique, ce trio de sujets est systématiquement repris par les petits candidats. De droite comme de gauche : Philippe Poutou (NPA), Nathalie Arthaud (LO), Dominique de Villepin (République Solidaire), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République), Corinne Lepage (Cap 21) et, en leur temps, Hervé Morin (Nouveau Centre) et Christine Boutin (Parti Chrétien Démocrate) aujourd’hui ralliés à Nicolas Sarkozy ; tous s’attardent ou se sont attardés sur cette poignée d’idées, pour peu qu’on ait ouvert le débat numérique avec eux.

Hadopi en sursis

Hadopi en sursis

À la faveur de l'affaire Megaupload, l'opposition entre droits d'auteur et Internet s'est installée au nombre des sujets de ...

Tous sont favorables à l’instauration d’une licence globale en lieu et place d’Hadopi, un dispositif légalisant les échanges d’œuvres non-marchands et rémunérant les auteurs via une contribution financière des internautes. Tous encore récusent la politique numérique de Nicolas Sarkozy, qu’ils associent à son orientation politique générale : “je tire de la politique numérique des cinq dernières années le même bilan que du quinquennat dans son ensemble. Au-delà des effets d’annonce et autres opérations de communication de type e-G8, aucune priorité n’a été définie”, fustige Dominique de Villepin. C’est d’ailleurs la constante du positionnement numérique de la majorité des “petits” partis : il se fait en réaction à la mandature passée. Et manque parfois de concret.

Le cas Hadopi est symbolique. A droite comme à gauche, il est perçu comme symptomatique de la politique générale de Nicolas Sarkozy, jugée répressive et plus proche des grands groupes industriels que des citoyens. Le numérique n’est alors qu’une autre façon de se démarquer du président sortant, et de se présenter comme alternative politique. C’est ainsi que le gaulliste Nicolas Dupont-Aignan, pour qui “Nicolas Sarkozy a mis Internet dans les mains des majors”, rejoint des partis à l’extrême-gauche de l’échiquier politique. Comme Lutte Ouvrière, qui estime que la loi Création et Internet, à l’origine d’Hadopi, “est surtout une loi qui défend les intérêts des grands groupes de l’audiovisuel et de la communication”.

Mais pour ce parti comme pour le NPA, il faut d’abord “remettre en cause les fondements capitalistes de cette société” avant d’envisager cette seule problématique. “Il y a des choses importantes à dire sur Internet. Mais elles rentrent dans un combat plus global pour changer la société”, explique Antoine Larrache (NPA).

Dans la mesure où notre temps de parole est limité, on peut en plus difficilement communiquer là-dessus sur un plateau.

Au-delà de la lutte contre Hadopi, la réflexion numérique reste lacunaire. L’avantage, c’est qu’elle ne porte que sur les thématiques susceptibles de bien intégrer le socle des valeurs fondamentales des partis. Donnant ainsi l’impression d’une certaine cohérence, quand les plus grosses formations politiques se voient reprocher une approche d’Internet purement sectorielle, sans vision ni articulation globale, divisée entre l’industrie et la culture à l’heure numérique. L’inconvénient, c’est qu’elle manque de technicité. Et qu’elle laisse en friche bien des aspects de la question numérique : déploiement du très haut débit en France, éducation au numérique, services de e-santé, gouvernance internationale du réseau…

Hérauts numériques

Un Acta de guerre

Un Acta de guerre

Samedi dernier, un peu partout en Europe, des dizaines de manifestations se sont déroulées contre l'Acta ; un texte qui ...

Sous la barre des 3%, certains candidats semblent néanmoins vouloir se distinguer sur la question.

Dominique de Villepin, dont le projet formalisé n’accorde pourtant pas une large place à Internet, explique réfléchir à une “vie politique numérisée”, qui s’appuierait sur un renforcement de la “libération et la normalisation des données publiques” et sur l’utilisation d’Internet “comme levier de démocratie directe”, en l’intégrant à “des référendums d’initiative populaire”.

Mais c’est Nicolas Dupont-Aignan et Corinne Lepage qui se disputent la place du héraut numérique. Le premier est positionné par Le Monde entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. La seconde se veut être l’autre voix écolo, derrière Eva Joly.

“Nous sommes le parti qui travaille le plus sur Internet !”, affirme, catégorique, Nicolas Dupont-Aignan, quand Corinne Lepage déclare de son côté “faire d’Internet sa ligne de fond.”

Difficile de savoir si cela relève d’un opportunisme politique, embrassant un sujet peu investi par les partis traditionnels, ou d’une réelle appétence pour Internet. Certainement un peu des deux. Une chose est sûre, l’un comme l’autre sont des historiques de la lutte anti-Hadopi. Chacun a publié un ouvrage mise à l’entière disposition des internautes : Corinne Lepage l’a laissé en téléchargement gratuit (licence CC By-SA), Nicolas Dupont-Aignan a privilégié la licence libre. Tous deux encore ont pris part aux manifestations contre l’Acta, le projet international qui vise à renforcer l’arsenal juridique des industries culturelles pour lutter contre la contrefaçon sur Internet.

Sur les programmes, l’avantage va néanmoins à Corinne Lepage, dont la réflexion repose en partie sur Internet, perçu comme constitutif d’une troisième révolution industrielle”. “Pour moi, la question des nouvelles technologies et de l’informatique n’est pas un chapitre. Tout comme l’environnement, c’est un fil conducteur”, explique la candidate de Cap 21, qui accuse les favoris des sondages “d’être restés dans le siècle d’avant”.

Je me mets dans la perspective d’un monde qui a changé et auquel on doit s’adapter. Eux sont dans le vieux monde qui vieillit et qu’il faut préserver.

Néanmoins, Internet n’a pas encore accédé au statut de pierre angulaire de son programme, Corinne Lepage ne l’évoquant pas systématiquement lors de ses interventions, lui préférant, comme ce matin sur France Info, la thématique écologique.

“J’appelle tous les pirates à voter pour moi !”

Pour autant, ni Corinne Lepage, ni Nicolas Dupont-Aignan ne se voient devenir la force politique numérique française. Ils ne croient d’ailleurs pas en l’émergence d’un parti d’Internet, à l’instar d’un Parti Pirate français, qui fait partie du paysage politique sans toutefois peser sur le dispositif. Pour la candidate de Cap 21, “cette force peut exister mais c’est peu probable. Quand on voit comme l’écologie politique a du mal à percer”, regrette-elle.

Nicolas Dupont-Aignan, qui dit ne “pas croire aux partis catégoriels”, appelle quant à lui “tous les pirates” à voter pour lui, après avoir brièvement évoqué “l’affaire Megaloop”. On ne saurait être plus clair.


Illustration et couverture par Marion Boucharlat pour OWNI


En bref, leur vision du numérique…

- Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière)
> le numérique n’apparaît pas dans le programme
> Pour une abrogation d’Hadopi. Selon les équipes de LO, “si tous les films, les disques, les reportages,… étaient en accès libre et gratuit via internet, ce serait une très bonne chose. Il faudrait mettre en place un service public associé qui permette aux artistes de réaliser leurs projets dans les limites du possible, bien sûr.”

- Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République)
> Point 29 : “Autoriser le téléchargement en abrogeant la loi Hadopi”. Y sont abordées l’abrogation de la loi, la mise en place de la licence globale, la protection de la neutralité du net et la mise en échec du traité liberticide Acta.

- Corinne Lepage (Cap 21)
> Point 4 : “Internet de l’énergie”
> Point 7 : “Encouragement à l’innovation à la lumière de l’expérience de la Silicon Valley”
> Point 19 : “Développement du télétravail et unification dans toute la France de l’accès et de l’usage d’Internet
> Point 28 : “Expérimentation et  développement  de nouvelles pédagogies à l’école et de nouveaux rythmes scolaires”
> Point 57 : “Garantie des droits des internautes, promotion des logiciels libres et de l’open source”. Y sont abordées l’abrogation de la loi Hadopi, la mise en place de la licence globale, la protection de la neutralité du net et l’adoption des logiciels libres dans le secteur public, après audit.

- Philippe Poutou (NPA)
> Rien dans le programme [PDF], mais un communiqué sur la fermeture du site Megaupload
> Pour une abrogation d’Hadopi et la mise en place d’une licence globale

- Dominique de Villepin (République Solidaire)
> Point 25 :  mention du numérique,  considéré comme l’une des “filières d’excellence industrielle”
> Retrouvez l’interview complète du candidat par OWNI. Y sont abordées l’abrogation de la loi Hadopi, la mise en place de la licence globale, la protection de la neutralité du net et l’e-administration.

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L’école des candidats http://owni.fr/2012/02/23/l%e2%80%99ecole-des-candidats/ http://owni.fr/2012/02/23/l%e2%80%99ecole-des-candidats/#comments Thu, 23 Feb 2012 17:41:42 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=99545

Citation : Kant : « Il faut procéder socratiquement dans l’éducation »

La question de l’école monte en puissance dans la campagne des candidats à l’élection présidentielle. Dans certains cas, elle est présentée comme un coût qui demeure trop élevé ; dans d’autres comme un véritable investissement social et humain qu’il convient de remettre à niveau. Dans certains cas on lui reproche de ne pas orienter assez tôt des enfants dont on sait qu’ils ne seront jamais doués pour des études longues ; dans d’autres cas on lui reproche d’avoir abandonné le combat pour donner à chaque enfant la possibilité d’épanouir son potentiel culturel et d’accentuer toutes les inégalités.

Dans certains cas on se soucie de former pour la plus grande partie des enfants des capacités à entrer dans le monde du travail tel qu’il est, à côté de filières d’excellence ; dans d’autres cas on se soucie de développer pour tous les capacités d’apprentissage et de réflexion dont chacun aura besoin pour participer aux évolutions des connaissances et des techniques, mais aussi dans sa vie citoyenne et personnelle. Dans certains cas l’école est un domaine qui passe après la sécurité, l’accroissement des marges des entreprises, le contrôle des étrangers et des chômeurs ; dans d’autres cas elle est présentée comme la priorité humaine et sociale devant toutes les autres questions. Chacun a tout loisir de situer les divers candidats dans ces alternatives.

Mais derrière ces clivages il se pourrait que l’on trouve aussi plusieurs manières de concevoir le statut même de l’éducation. Ainsi les dernières années ont-elles vu se multiplier, à travers des réductions de moyens humains, une série de mesures qui affectent les contenus éducatifs selon une logique extrêmement cohérente. Sous la présidence précédente, la dissertation littéraire avait été marginalisée, puis le statut même de l’enseignement philosophique fut violemment attaqué et ne dut sa survie qu’à une riposte massive des enseignants concernés. C’est l’histoire qui ensuite subit les coups les plus durs, avec des programmes absurdes et la suppression pure et simple en classe de terminale scientifique. Ce sont les programmes économiques et sociaux qui furent ensuite les cibles explicitement idéologiques du MEDEF et du gouvernement.

Les langues dites « rares » (le Chinois par exemple ?), les langues dites « mortes », la dimension culturelle des langues vivantes, les options artistiques, bref, tout ce qui de près ou de loin est au cœur de la réflexion, de l’esprit critique, de l’épanouissement personnel, de la créativité, est ouvertement et activement attaqué, les horaires réduits, les postes supprimés, le travail en demi classe annulé. Comme le Président l’avait ironiquement déclaré, on peut vivre sans avoir lu La princesse de Clèves, et ceux qui veulent faire du latin ou du grec peuvent se payer des cours particuliers.

Il y aurait ainsi un objectif assigné à l’école : former des capacités à exécuter des gestes et opérations programmés, et au mieux à développer des techniques déjà existantes. Pour cela, point n’est besoin d’enseignants bien formés, point n’est besoin d’effectifs permettant le dialogue, et dans bien des cas des logiciels et questionnaires d’évaluation peuvent faire l’affaire. Pour le reste, c’est-à-dire pour former les futures « élites » dirigeantes en tous domaines, la mise en concurrence des établissements, les désectorisations, le développement du privé, l’investissement dans quelques grandes écoles, deviendront des modèles d’apprentissage culturel de haut niveau. Et cette toute cette logique qui permet les suppressions de postes et de moyens matériels et humains, tandis que c’est une tout autre logique qui justifie la progression quantitative et qualitative de ces moyens, non pas malgré la crise, mais en raison de celle-ci, et pour en sortir. Et c’est derrière cette alternative que l’on trouve une question philosophique essentielle.

L’école doit-elle offrir des contenus à apprendre, c’est-à-dire à prendre tels qu’ils sont ? Ou bien l’école doit-elle, à travers l’enseignement de ces contenus, inviter à apprendre en apprenant à apprendre et à comprendre, ce qui suppose que chaque élève développe en lui une culture critique et active qui l’associe en profondeur aux événements pédagogiques ? Certes, toute éducation est bien forcée de lier ces deux dimensions, mais qui ne voit que la seconde devient une exigence croissante, à mesure que s’accroît la vitesse du mouvement des sociétés ? Cela ne fait que rendre plus évidente une idée qu’à la fin du XVIIIème siècle le philosophe Emmanuel Kant avait déjà bien cernée. S’il remarquait que chaque génération a la tâche d’éduquer la suivante, il ajoutait aussitôt :

Il faut procéder socratiquement dans l’éducation.

Socratiquement, c’est-à-dire en ne se contentant pas de montrer un chemin et en vérifiant que l’élève le prend bien, mais en l’associant à la découverte du bon chemin, par la mise en contradiction de plusieurs chemins possibles, par l’intériorisation non pas de réponses toutes faites, mais de réponses venant satisfaire l’embarras de questions déjà intériorisées. L’éducation solide passe ainsi par l’erreur, l’étonnement, la rectification, le plaisir de découvrir enfin une réponse satisfaisante. Par la remise en questions de ce qui semble être une réponse.

Vingt cinq siècles après le dialogue socratique, Gaston Bachelard résumait ainsi cette essence de la culture :

Deux hommes, s’ils veulent s’entendre vraiment, ont dû d’abord se contredire. La vérité est fille de la discussion.

C’est ce que détruit l’obsession actuelle de l’ “évaluation” dès l’école primaire. Mais que mesure-t-on ? Par rapport à quoi prétend-on évaluer ? Selon quelles finalités ? Le physicien théoricien Jean-Marc Lévy-Leblond a bien raison de souligner à propos des sciences qu’on ne peut les enseigner vraiment sans accorder “autant d’importance à la compréhension du savoir qu’à sa production” ; la mathématicienne Stella Baruk a bien raison de souligner à propos de l’enseignement des mathématiques qu’il est le plus souvent vécu comme la “récitation d’un catéchisme formel et rituel”, une “langue inaccessible à l’entendement”, un ” savoir achevé” qui plonge les élèves dans un “vide conceptuel”. Cela signifie que les enseignements scientifiques aussi exigent une révolution qui les fasse pleinement contribuer à l’épanouissement critique et les associent enfin à des formes de plaisir intime. On cessera peut-être alors de déplorer rituellement la crise des vocations pour les études scientifiques.

Allons plus loin : en perpétuant cette forme positiviste d’apprentissage des matières scientifiques, et en l’érigeant en modèle d’enseignement de toutes les disciplines, on habitue insidieusement dès le plus jeune âge à considérer que les vérités sont toujours “déjà-là”, extérieures à la pensée critique comme à l’histoire humaine. Alors les Experts et Princes qui nous gouvernent peuvent venir dans les médias, bomber le torse en proclamant que leur politique est la seule possible, que le peuple ne la comprend pas, et que la “science” économique comme la “science” politique décident de ce qui doit être et de ce qui ne peut pas être. Même si les citoyens en rêvent. Cela donne une belle actualité à ce que le Nobel Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers écrivaient il y a quelques années :

Il est devenu essentiel que science et démocratie inventent une nouvelle forme de dialogue.

Écoutons bien : chaque candidat veut une école en cohérence avec ce qu’il veut pour la société.

N.B : A lire, de Kant, les Réflexions sur l’éducation ; de Gaston Bachelard, La philosophie du non ; de Stella Baruk, L’âge du capitaine – de l’erreur en mathématiques ; de Jean-Marc Lévy-Leblond, par exemple, L’esprit de sel ; d’ Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, par exemple, Entre le temps et l’éternité. Et, si j’ose, Enseigner la vérité ? que je publiais il y a quelques années.


Poster-Citation par Marion Boucharlat pour Owni ; illustration par Essence of a dream (CCbync) ; L’École d’Athènes par Raphaël [Public domain], via Wikimedia Commons

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